Suite aux questions posées par des lecteurs concernant notre campagne de financement, nous avons décidé de vous faire une présentation de la chaine du livre.
Voici comment fonctionne le système dans l’idéal.
Le diffuseur se rend auprès des libraires et présente les livres de l’éditeur. Il indique ensuite à ce dernier le nombre de livres que le libraire souhaite commander.
L’éditeur passe commande auprès de l’imprimeur du nombre d’exemplaires souhaités (c’est comme ça que nous avons voulu fonctionner en faisant appel à un imprimeur à la demande pour éviter d’imprimer de trop grosses quantités). L’imprimeur expédie ensuite les livres chez le distributeur, qui se charge de les envoyer aux libraires qui ont commandé les livres.

Là où cela se complique, c’est que le libraire, au bout d’un certain temps, peut renvoyer les livres qu’il n’a pas vendus. Trois, six mois, voire un an après !
Dans l’absolu, cela ne pose pas de réels soucis, à conditions que les quantités de retours ne deviennent pas trop importantes, car à ce moment-là, la machine s’emballe.
Pour  compenser le nombre de retours de plus en plus importants, l’éditeur doit sortir de plus en plus de titres. La facture impression augmente, mais les retours aussi ! Nous imprimions à la base au maximum 50 exemplaires d’un coup pour un livre, puis nous faisions des petits retirages. Mais bien vite, pour répondre aux demandes de réassort que nous envoyait notre distributeur, c’est passé à 150. Dans l’absolu, nous pensions que c’était parce que nos livres se vendaient.

Grossière erreur, en fait, nous avions mis le doigt dans un engrenage infernal.

De notre point de vue, certains libraires semblent utiliser ce système pour se constituer une trésorerie : ils ne commandent pas vos livres pour les vendre. Parfois, les livres ne sont même pas sortis du carton. Mais au bout de trois mois, ils sont renvoyés. Les retours génèrent des avoirs auprès du distributeur et le libraire peut commander, avec cet avoir, d’autres titres chez d’autres éditeurs.
L’éditeur de départ peut donc se retrouver à financer 1) la trésorerie du libraire indélicat et 2) les ventes des autres éditeurs distribués par le même groupe.
Ainsi, alors que nous étions diffusés et distribués au niveau national, c’est souvent que nous avons eu des lecteurs nous disant qu’ils ne nous trouvaient pas en librairie.
Mais alors, où passaient tous nos livres ?
Nous avons étudié les relevés et utilisé l’outil mis à notre disposition par notre distributeur pour tenter de comprendre ce qui se passait et l’origine de tous ces retours. Dès l’été 2015, nous avons signalé à notre diffuseur et notre distributeur l’existence de « libraires toxiques » dont il paraissait évident qu’ils jouaient à ce jeu dangereux, mais la réponse du diffuseur a été « vous n’avez pas tant de retours que ça » (selon nos calculs : 75% de la part de ces libraires) et celle du distributeur : « mon métier, c’est d’envoyer les livres aux libraires qui les commandent, point » (sauf que le distributeur touche un pourcentage autant sur les placements que sur les retours de livres !)

En gros, nous n’étions bons qu’à une seule chose : imprimer toujours plus de livres pour nourrir un système absurde. Système dont on ne peut pas « sortir comme ça », surtout, il faut dire, quand ça arrange le distributeur, le diffuseur et le libraire de l’exploiter. Car oui, le diffuseur aussi est gagnant : il touche un pourcentage sur les livres qu’il place en librairie. Mais au lieu de nous indiquer les commandes, il le fait auprès du distributeur et nous ne savions qu’à la fin du mois, voire plus tard, qui avait commandé nos livres.
Il y a un moyen d’éviter que le système s’emballe : les ventes fermes. Vendre en plus petites quantités, mais être sûrs de ne pas avoir de retours. Ce système fonctionne en numérique, les retours y sont minimes (3-4%), mais en papier, cela semble impossible… Pourquoi ? Selon nous, parce que ce n’est pas à l’avantage du distributeur, du diffuseur et des libraires qui ont compris comment parasiter la chaîne du livre.

Depuis un an, nous essayons de sortir de cet imbroglio. Nos livres que nous avons payés auprès de l’imprimeur sont bloqués chez notre distributeur, Pollen, qui refuse de nous les rendre et nous réclame 15000 euros. Cette somme, colossale, pour un petit éditeur, est due au fait que Pollen a continué de travailler avec les libraires toxiques (FNAC en tête) que nous avions signalés. Nous, on a dit stop. Pour réponse, nous avons eu un coup de bambou derrière les oreilles.

Nous survivons parce que nous pratiquons l’impression à la demande. Les ventes numériques, les ventes en salon nous permettent juste d’avancer jusqu’au projet suivant. Mais au moindre accroc, c’est la catastrophe. Aujourd’hui, nous avons des projets, pour lesquels, d’ailleurs, nous avions fait une demande de subvention auprès de la région Centre (mais cette demande a été rejetée, du fait de nos soucis avec Pollen : cercle vicieux infernal). Le Dépôt imaginaire nous propose de les rejoindre, des salons nous sollicitent pour tenir un stand, des auteurs sont en stand by pour des romans que nous avons acceptés en soumission (et nous les remercions ici de leur patience.)

Voici pourquoi nous avons démarré aujourd’hui une campagne ulule.
Les 15 000 euros que nous souhaitons réunir nous permettrons de nous placer en position de force face à Pollen. Nous pourrons négocier d’égal à égal et non pas avec un couteau sous la gorge (que deviennent nos livres ? dans quelles conditions sont-ils stockés ? sont-ils en train de s’abîmer ?). Ils nous menacent d’un procès. Nous pourrons aller devant le tribunal et défendre nos arguments. A nos yeux, ils sont valables, mais la justice nous donnera-t-elle raison ? Les diffuseurs/distributeurs sont devenus maîtres en la matière et les situations comme la nôtre sont malheureusement courantes, les fermetures de maison d’éditions aussi. Nous n’avons pas de chance, il faut l’admettre : il y a d’abord eu Calibre (que Pollen a racheté, soit dit en passant) et Lokomodo. Nous ne souhaitons plus fonctionner avec ce genre de partenaires, mais les lecteurs sont les premiers à se plaindre qu’ils ne nous voient plus en librairie. Si vous en faites partie et que vous lisez cet article, vous savez maintenant pourquoi.
Si nous tirons la sonnette d’alarme aujourd’hui, nous ne sommes toutefois pas les seules à en souffrir, comme l’indique cet article de la Librairie Générale Jasor. En lisant cet article, vous verrez qui est encore pointé du doigt : le distributeur (pas forcément le nôtre), seul gagnant de ce système, au final. Nous souhaitons nous en sortir et le seul recours que nous avons, c’est vous, chers lecteurs, vous qui venez à notre rencontre dans les salons, vous qui achetez nos livres sur internet, vous qui nous suivez sur les réseaux sociaux.

Merci en tous cas d’avoir lu ce long article jusqu’au bout. Et merci pour votre soutien.